N'oubliez à partir d'aujourd'hui, on a piscine !

Su Yang la nouvelle star chinoise a signé le meilleur temps des séries du 400 mètres ce matin. la meilleure façon sans doute d'inaugurer les championnats du monde de natation qui débutent aujourd'hui en Chine. L'occasion rêvée aussi à la sortie du bassin pour lever les yeux sur Shanghai, la vitrine rutilante d'un pays en pleine révolution...capitaliste.

 

Shanghai jadis  courtisane puis  révolutionnaire serait-elle devenue aujourd’hui la devanture d’une Chine lancée dans une course effrénée et vaine ? Dès l’aéroport le choc est rude. Les couloirs de l’aéroport international de Pudong, impeccablement récurés donnent le ton. Comment seulement imaginer que le Parti communiste ait permis une telle mue ?

Le grand timonier a-t-il encore sa place dans la mémoire collective ? Dans la voiture qui me conduit vers le centre ville,  je mesure combien la Chine a pris le monde de vitesse. En dehors des JO de 2008 au contexte si particulier, ma dernière visite remonte à 1986. Plus de commissaire politique  diligenté par le parti pour nous servir de guide, plus de bouchons cyclistes, de regards craintifs à la seule vue d’une caméra et d’un œil  occidental plongé dans son viseur. Lorsque le visiteur se déplie  à la sortie de l’avion, ankylosé et fripé, il  prend une première leçon de modernisme en guise d’accueil.  Les tracasseries  de Roissy s’éloignent,  franchement décadentes.  Pas d’interminable  file d’attente au passage en douane. Pas de questionnaire suspicieux de la part du préposé au passeport. Tout ce qui concerne le voyageur a déjà été digéré électroniquement, lors de l’émission du visa.

A quoi bon effrayer le consommateur potentiel ?  Le grand capital nous happe d’emblée avec un grand sourire entendu.  Il se pare de son plus bel  habit de lumière,  dès que le soleil quitte la scène. Il est un peu plus de18 heures.  La croissance à tout prix s’invite désormais sur toutes les façades de building, sur tous les écrans géants. Consommer,  toujours consommer davantage, donner du grain à moudre à  la plus rentable et boulimique  usine de la planète, un peu de riz amer  à cette armée de sans grades qui à la base de la pyramide s’active sans relâche. Si la Chine garde pour elle ses secrets de fabrication, elle expose au vu du monde la face la plus glamour du capitalisme sauvage  agrémenté à la sauce communiste.

Les marques les plus prestigieuses ont désormais pignon sur rue. Elles rivalisent d’ingéniosité pour attirer le chaland et démarquer celui qui a fait fortune. Le prix du m2 s’emballe, là où bat le cœur de la cité, sur le Bund ou la rue de Nankin. Notre hôtel qui s’enorgueillit d’être né en 1937  s’alanguit à deux pas, à la sortie du pont Waibaidu, une imposante structure métallique qui illuminée fait le délice des photographes de mode. L’hôtel a conservé son look et sa dignité «  British colonial ». Dans la salle de bains, le vieux radiateur  en fonte est certifié d’époque. Sa chaleur bienveillante pourrait témoigner de  tous les soubresauts d’une cité audacieuse et extravagante.  Courtisane des années 30, vautrée dans le stupre. Révolutionnaire pudibonde et sanguinaire  dans les années 50. Radicale à l’extrême dans les années 70 sous la férule  de la bande des quatre. Propulsée mégalopole ébouriffante enfin à la fin du siècle tout à la gloire du grand capital.  

Nous approchons du centre ville. Le flux automobile se densifie. Les autoroutes  qui se superposent dans une architecture de béton disputent la vedette aux espaces verts. Un peu plus loin, un  pilier est orné de dragons entrelacés. A cet endroit précis l’édifice tout entier  s’est effondré. Un maître du Fei Shui dépêché sur les lieux de la catastrophe a conseillé de renforcer la poutre maîtresse par ce  talisman, plus efficace selon lui que toutes les prières. Shanghai en manque de divinités et de foi,  prône le matérialisme et la superstition à outrance. Les nouveaux riches sont vénérés. Les rumeurs les concernant vont bon train. A chaque coin de rue, un badaud surgit et propose au touriste sous le manteau, une montre, un gadget lumineux, la promesse d’un massage. Nankin livrée aux piétons consuméristes s’agite. Un rabatteur finit par avoir raison de nous. Nous échouons dans un restaurant  quasi désert situé au 7ème étage d’un immeuble donnant sur l’animation de la rue. La nourriture est banale et l’addition conséquente. Qu’importe ! Demain sera un autre jour

 Dans la matinée, direction le musée du parti communiste. Un bâtiment  agréablement agencé mais incroyablement  chiche et  étriqué pour espérer  rendre compte d’une histoire si riche. Le prix astronomique  du mètre carré paraît-il dans un quartier en pleine expansion en est le seul responsable.

Le PC chinois serait-il à la veille de déposer le bilan ? Porsche qui a préempté un immeuble tout proche, nargue le pouvoir en place. Dans la rue un groupe de militaires en uniforme défile au pas. A leur  programme aujourd’hui. Le plein de culture et de militantisme. Indispensable appendice dans  la formation du bidasse. Les plus hardis,  le visage décoré par l’acné,  se font photographier devant  des statues de cire.  Mao jeune homme initie la réunion qui va bouleverser la vie de tous les chinois. Nous sommes en 1921. En bout de table, deux émissaires venus de Moscou en parrains,  observent l’histoire en marche. Des jeunes filles membres des jeunesses communistes s’attardent près de la statue en cire du grand homme. A propos quelle année le grand timonier a-t-il accédé au pouvoir ? Quand est-il mort ? Elles perdent pied, s’empourprent. Et Michael Jackson ? Quand a-t-il rejoint Mao dans l’au-delà ? Leurs visages s’illuminent enfin. La réponse fuse. La femme qui nous chaperonne s’interroge. Pourquoi tant de questions ? Etre membre du PC aujourd’hui est  réservé à une élite. C’est un diplôme comme un autre qui offre d’intéressants débouchés pour celui qui le mérite.

Le Mao de cire ne cille même pas sous l’affront. Sur la place du peuple divisé tout Shanghai se frôle dans une douce apesanteur. Chacun fait de son mieux pour suspendre la marche du temps, le temps d’une cohabitation de façade, le front pensif, les yeux mi-clos,   l’odorat alléché par le  parfum délicat des massifs horticoles. Les forces de l’ordre demeurent  invisibles. L’odeur du jasmin reste cependant,  fortement prohibée. Les dissidents révolutionnaires se  donnent rendez vous devant un cinéma tout proche, chaque  dimanche à 14 heures.

Emilie notre guide, journaliste free lance, résidente à Shanghai depuis 4 ans, est inquiète pour plus d’une centaine d’entre eux. Ils se sont volatilisés. Le concept de révolution n’est plus à la mode. Le capitalisme mondialisé exige  confiance et  stabilité pour espérer  attirer toujours davantage d’investisseurs.