Qui est le véritable handicapé ?

« Vestiaires » La série de programmes courts proposée sur France 2 après le journal de 13 heures propose un regard décalé à la fois dérangeant et réjouissant sur le handicap.

Quelques nageurs habillent et déshabillent leur différence dans de piquantes scénettes. Le fait d’avoir choisi la natation comme toile de fond aux bons mots échangés, n’a évidemment rien d’anodin.

Au bord des bassins, l’homme et la femme apparaissent dans leur nudité crue. Membres atrophiés, moignons exhibés. Des images sans fard qui se heurtent aux tabous à la vie dure.

Je me souviens d’une conférence de rédaction il y a quelques années au cours de laquelle j’avais proposé un sujet sport sur le handicap. « Choisis de préférence un non voyant  à un amputé ! » M’avait conseillé le rédacteur en chef de l’époque, ajoutant. » A l’heure de diffusion de l’émission, certaines personnes sont déjà passées à table ! »

Rien depuis n’a réellement changé.  S’il est toujours de bon ton de faire preuve en public de compassion à l’égard de ceux que la vie n’a pas épargné, notre regard se voile dès qu’il s’agit de prendre en compte leur quotidien. Quelques exemples piochés parmi tant d’autres.  La plupart des salles qui proposent le film tsunami «  Intouchables » sont inaccessibles aux handicapés. L’exposition médiatique des paralympiques est ridicule par rapport celle dont jouit les joutes des valides. Le Téléthon chaque année souffre atrocement en terme d’audience de la concurrence des Miss de TF1

Alors pourquoi ne pas surfer après tout sur l’auto dérision féroce puisqu’elle est à la mode ? Tous les moyens sont bons pour briser l’indifférence.

C’est en substance le discours de Philippe Croizon. L’homme amputé de ses quatre membres depuis 17 ans est devenu à force de courage et de volonté, un athlète de très haut niveau, capable de traverser la Manche à la nage en un peu plus de 13 heures

Deux fois pourtant en 1994,  son coeur de battre s’était arrêté dans l’hélicoptère qui le transportait en urgence à l’hôpital, après sa dramatique électrocution. Mille fois Philippe a pensé en finir sur son lit de souffrances. Le bout du tunnel enfin, il l’a aperçu  le jour où arrivé dans un nième centre de rééducation,  le médecin chef l’a apostrophé.

» Qu’avez-vous appris jusque là ? A vous servir de vos prothèses ? Bien mais êtes vous capable seulement de pisser tout seul ? »

Autrement dit de considérer le handicap  autrement que comme une calamité. De pouvoir inverser la tendance. De se servir de cette résurrection comme une seconde chance, un sursis inespéré. Lorsque Philippe visionne quelques épisodes de «  Vestiaires » avec Claire l’un des enfants de sa compagne, la petite fille rit de bon cœur. « Au début bien sûr elle m’a saoulé de questions mais maintenant elle ne fait plus la différence. »

Redevenir un homme ordinaire, un athlète à part entière jugé sur ses seules performances. Philippe intensifie ses séances d’entraînement. Un nouveau challenge pour lui se profile à l’horizon. Rallier à la nage l’extrémité des cinq continents  avec comme juge de paix ultime, la traversée du détroit de Béring et son eau à 3 degrés. Cette prouesse lui permettra encore de progresser, de modifier le regard des autres.

Philippe, comme Omar ou François, comme les acteurs de «  Vestiaires » nous rappellent que dans ce dialogue ébauché, les véritables handicapés demeurent les valides.

 

Publié par pmontel / Catégories : Natation